Une journée dans le carré des fous.
Par Mathieu Pasquini, dimanche 28 septembre 2008 à 23:45 :: General :: #117 :: rss
Tout commence le 24 septembre 2008 à 6 heures du matin, et tout fini à 23h35. Le temps est une invention de Dieu pour que tout n'arrive pas en même temps, et pourtant, tant et tant de temps dans un même moment.
Réveil à 6 heures du matin, il faut se lever. Il fait froid et noir. C’est étonnant de voir que la nuit n’est pas du même noir à chaque moment de la nuit. Là c’est le noir humide, celui qui fait des halos aux réverbères, qui couche même les chiens errants. La France qui se lève tôt est déjà dans la rue, le dos voutée dans son pardessus de fatigue et d’habitude. Le dé de sucre tombe dans le noir liquide âpre et chaud qui tourbillonne autour de la cuiller, les yeux dans le vide. Derrière la fenêtre il y’a, parait-t-il, le soleil qui se lève, au-delà de la solitude des quartiers de ville et des vents de papier la diffuse lumière d’ocre et de poussière.
Aujourd’hui 24 septembre 2008 c’est une journée comme les autres, ou presque, différente et identique, une journée de travail. Là bas c’est Paris, capitale du libre a décidé Alexandre Zapolsky. Deux jours dans la maison internationale de Paris. On va parler de logiciel libre, de busines avec du logiciel libre et, bien sûr, dans le carré des fous on parlera d’art libre, de musique sans maitre, de livre sans éditeur, de logiciel sans propriétaire, de communauté sans dieux et d’humains au cœur de la machine. On y va presque que pour ça nous d’ailleurs, pour se retrouver dans le carré des fous.
Moi j’aime bien les fous.
Les fous ça changent le monde.
Y’a qu’eux pour croire qu’ils vont y arriver.
Sur les langues de bitumes et les gangues de bétons les voitures vomissent le poison invisible en conduisant à l’autre port, l’autre bord, leur équipage solitaire. Les machines à rails glissent et crissent sur l’acier de nos ennuis vers le centre du monde. 3 heures pour faire 60 kilomètres, le ventre alourdi de livres et de papier.
Les fous, pas tous, sont déjà là, les autres viendront plus tard. Le carré est au premier étage, nous nous installons prêts a expliquer et dire à qui veut nous écouter ce que nous pensons être juste. Dans le désordre de la matinée : Jamendo, wikipédia, openmap, ubuntu-fr, la poule ou l’œuf, dotclear, OpenOffice, l’AFUL, l’ARIL, VVL, Framasoft, Dogmazic, Ralamax... Comme d’habitude. Toujours les mêmes, présents. Le carré des fous c’est tout ça et seulement ça. Ceux qui disent « télécharge moi et partage moi. C’est au moins ça qu’ils n’auront pas ».
Ils ne l’ont pas eu... Ou pas complètement. Parce qu’il y a des jours comme ça où tout arrive en même temps.
Alix Cazenave, membre active de l’April, nous annonce soudainement « il est passé !! ». Qu’est-ce qui est passé ? L’amendement Bono, répond-t-elle. En effet, à une très forte majorité l’amendement 138, les eurodéputés disent tout simplement que la technologie ne peut pas se substituer au juge. La riposte graduée a du plomb dans l’aile. Qu’importe, pense notre ministre de la culture et son clan, cela ne remet pas en cause ce qu’on a dit qu’on allait faire, la chasse aux vilains pirates.
Il est onze heures, ou midi. Nous sommes dans une grande salle au premier étage de la maison internationale de Paris, une grande salle où bouillonne le carré des fous, une grande salle coupée en deux pas un fin cordon blanc supporté par quelques pieds d’aluminium brillant. Cordon sur lequel nous n’avions pas encore vu qu’il y était écrit « do not cross the line ». Car derrière ce simple cordon s’activent déjà serveurs et serveuses préparant le lunch. Sur les tables en nappée de blanc se posent et se déposent les plats colorés et embaumants, le tintement des verres sonnent le tocsin du repas qui déjà nous fait envie et les bouteilles d’eaux et de vins se miroitent sur le coton blanc des serviettes en triangle pliées. Il fait bon et beau, le soleil se donne en plein dans le carré des fous.
Les fous sont à la cours, mais seulement à la cours. Ils amusent les rois et les princes, ils chantent, dansent et crachent le feu, ils jonglent avec les balles et dressent les ours sur leurs pattes, ils se font applaudir sous les oh et les ah des grands et seigneurs attroupés. Mais c’est tout, et seulement cela. La cours n’est pas ouverte entièrement, les mets succulents et le vin qui coule n’est pas pour eux. Ils peuvent juste voir et regarder les grands et les seigneurs ripailler et parler des grandes et des petites affaires qu’ils feront et déferont.
Les fous sont à la cours, en bas, sur la paille et ne peuvent monter au faîte du prince, ils n’ont pas tatoué sur leur torse les trois lettres de la clé, les lettres d’or V.I.P.
La journée s’écoule comme l’eau des ruisseaux autour des pierres. Il y’a du monde, un peu, des éclats de rire, beaucoup, et le soleil qui s’apaise au loin marquant le moment le plus important des deux jours : le repas de la remise des Lutèce d’or. A mesure que le moment s’approche les tractations de couloirs et les intrigues de palais se font et s’arrangent. Tels veulent absolument qu’un ami vienne, d’autres qu’un groupe soit représenté, on s’arrange et l’on drague. Les fous sont invités, c’est le banquet où l’on s’amuse et se mélange avec les princes et les rois.
Marie du XIIIème arrondissement de Paris, la foule se presse dans une masse qui ne suffira pas à remplir la salle, les intrigues n’auront pas servi à grand-chose finalement. Foie gras dans les assiettes, choucroute dans les cheveux, eau qui pétille et assiettes qui brillent, tout est organisé pour passer la meilleure soirée possible.
Ça commence par le discours d’ouverture –non préparé comme le veux la tradition- par Alexandre Zaplosky, le maître de céans. Puis vient celui de Jérôme Relinger. Devant un parterre d’hommes d’affaires du libre... ou disons grâce au libre, et devant notre bien aimé retourneur de veste de secrétaire d’Etat chargé de la Prospective, de l’Evaluation des politiques publiques et du Développement de l’économie numérique, auprès du Premier ministre (à lire sans respirer), monsieur Eric Besson, Jérôme va leur commettre un "amuse-bouche" qu’ils devront écouter presque sans ciller et sans déglutir. Entre fous, on arrive parfois à se comprendre.
On notera dans les archives l’autodérision d’Eric Besson envers Alix Cazenave, c’est toujours bon à prendre.
Puis vient le vin, le tintinnabule des serveurs et les petit pains aux céréales, mais surtout la remise des Lutèce d’or, douze catégories dédiées aux logiciels libres et leurs adorateurs. C’est le moment de lumières pour certains fous d’entre nous. Le moment où les princes deviennent sabotiers et les paysans empereurs, la nuit où la lune ne brille que pour les jongleurs au chapeau bicolore. Oh bien sûr tous les fous ne seront pas récipiendaires de tous les honneurs, mais qu’importe, ceux qui ont gagné nous représentent.
Veni Vidi Libri, l’œuf ou la poule, OpenOffice.org et l’éternel April deviennent nos moissonneurs d’étoiles. Après nous, et avant les prochains, ils sont ce que nous sommes : persuadés de pouvoir changer le monde. Peut être y arriveront ils ? En tout cas les seuls qui ont changé le monde sont ceux qui ont essayé.
Champagne et fumée de cigare, il fait bon sur la capitale. Il est temps de rentrer, de prendre congés, une dernière poignée de main, une dernière conversation, un dernier métro. Pas beaucoup de sommeil en perspective, ça promet pour la journée de demain. Qu’importe tant que c’est ensemble et que coule les éclats de rire et les coups de gueules.
La journée s’écroule dans le moelleux des draps du lit, une dernière pensée, fada étymologiquement ça veut dire « touché par les fées ».
Restez libres, et ne renoncez jamais...
Commentaires
1. Le lundi 29 septembre 2008 à 11:43, par myckeul
2. Le lundi 29 septembre 2008 à 21:21, par christophe colinet
3. Le lundi 29 septembre 2008 à 21:59, par dods
4. Le lundi 29 septembre 2008 à 22:16, par christophe colinet
5. Le lundi 29 septembre 2008 à 22:21, par christophe colinet
6. Le mercredi 1 octobre 2008 à 14:56, par ZitOOn
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